Les Chorals de Leipzig 

ou Dix-huit poèmes pour une île déserte. 

 

Dans la dernière période de son existence, J.S. Bach, en partie libéré de ses obligations à produire inhérentes à sa fonction de Director Musices, va suivre un chemin étroit, celui qui lui fait créer des oeuvres de quintessence, où, à partir d’un matériau limité à l’extrême, il crée de rares œuvres chargées de symboles et qui rejoignent l’idéal de la Renaissance, de la Musica reservata - ce langage qui n’est réellement  compréhensible que par des initiés. Ainsi dès la Clavierübung 3, et surtout dans l’Art de la Fugue BWV 1080, l’Offrande Musicale BWV 1079 et les Variations Canoniques sur le choral Vom Himmel Hoch BWV 769. 

 

Il est admirable de voir, dans l’ extrême degré d’élaboration qui confère à cette dernière oeuvre le rang de magnum opus et ouvrit au Compositeur, peu avant sa mort, les portes d’ une communauté de savants (la Société des Sciences musicales Mitzler), à quel hauteur d’inspiration, à quelle séduction l’œuvre accède, alors qu’elle est faite exclusivement de canons divers constamment combinés à l’énoncé du choral. 

 

Dans le même temps Bach poursuit la création d’œuvres sensibles, hautement variées et expressives : de même qu’il a conçu sa Messe en si mineur BWV 232 à partir de cantates déjà créées et qu’il l’a retravaillée jusqu’en ses dernières années, l’acte de constant perfectionnement s’inscrit en parallèle de la composition de grands cycles récapitulateurs tels les Clavierübungen 1 et 2, le Clavier bien tempéré 2. 

Les Chorals de Leipzig, contenus dans un manuscrit comportant aussi les Six Sonates en trio BWV 525-530, les Variations Canoniques BWV 769a et le choral  Wenn wir in höchsten Nöten sein / Vor deinen Thron tret ich hiermit BWV 668 (qui fut rajouté ultérieurement aux 17 premiers chorals) s’inscrivent entre ces deux démarches : créés dès les années de Weimar à côté de l’Orgelbüchlein BWV 599-644 (recueil inachevé de chorals en versions concises), Bach retravaille ce vaste recueil en forme de « divers Préludes et Fantaisies de Chorals », les plus beaux, plutôt collection que cycle en ce qu’aucun ordre logique n’y apparaît avec évidence. 

Les nouvelles versions sont plus imposantes parfois (le premier Komm Heiliger Geist), toujours plus élaborées. S’ouvrant et se fermant par deux portiques organo pleno appelant l’Esprit Saint, s’y succèdent : chorals ornés (dont le très célèbre Nun komm der Heiden Heiland mais aussi les deux  Allein Gott in der Höh sei Ehr avec le chant richement ornementé ; chorals figurés à la manière de Pachelbel ; partitas sur O Lamm Gottes unschuldig ; et, enfin, trios concertants à la manière des Six Sonates en trio ; toutes ces solutions nourries et exaltées par le génie d’un compositeur au sommet de son art.

 

Les chorals font appel aux riches ressources sonores de l’orgue d’Allemagne centrale tel celui, construit par l’atelier Thomas, de l’église Saint Loup à Namur. La possibilité d’y recréer des plenums de caractères différents, épais, âpres, ou brillants, à côté une grande variété d’ anches, de principaux, de flûtes,  de gambes et de quintatons nous invitent à célébrer une palette sonore d’une richesse peu entendue, et qui surprenait l’auditeur devant l’inventivité étonnante du compositeur dans l’art de registrer.

C’est pour l’interprète que je suis un défi et un immense plaisir de suivre et prolonger le processus de création d’un chef d’œuvre qui, à la manière des Partitas pour clavecin (cf. notre enregistrement chez Ligia), constitue, dans son esprit de diversité et de synthèse, un sommet absolu entre l’art éminemment sensible des cantates et les oeuvres intellectuelles et raréfiées de la fin.